(Partie II) Nucléaire et opinion : la compréhension s’améliore, il y a encore des difficultés.

Jean-François Dupont · 2026-10-17

(Partie II) Nucléaire et opinion : la compréhension s’améliore, il y a encore des difficultés.

2. Encore des obstacles à surmonter.

Oui, et lesquels ?

2.1 Le mirage du « risque zéro » ou « le risque zéro est un risque »

L’énergie nucléaire est une technologie à risques, c’est bien le principal problème. Ce n’est pas la seule. Pensons au génie génétique, aux pesticides dans l’agriculture, etc… Toutes les technologies à risque posent des problèmes de société, même si elles peuvent être utiles. Quelques réflexions peuvent nous éclairer.

On connait bien l’adage qui dit que « le risque zéro est le plus grand risque ». Au-delà de ce gag, aujourd’hui le problème principal vient d’une mauvaise application du fameux « principe de précaution ».

Le principe de précaution consiste à réduire au maximum ce qu’on appelle le risque résiduel d’une technologie. La mauvaise application consiste à interdire la technologie si ce risque résiduel n’est pas strictement zéro. La bonne application consiste en fait à calculer trois risques résiduels :1) le risque de la technologie examinée, 2) le risque de ne rien faire et 3) le risque de faire autre chose. C’est le bon sens même.

Il faut ajouter une prise de conscience de ce que nous apporte la faculté de prendre des risques. Evandro Agassiz, philosophe des sciences, invité à un séminaire EPFL en juin 2000 sur « L’éthique de l’ingénieur », nous avait ouvert les yeux en soulevant d’abord cette question : « qu’est-ce qui est le propre de l’homme ? », à laquelle nous ne trouvions pas la réponse. Il nous l’a alors donnée : « le projet ». Explication : le projet est cette faculté de l’homme de prendre conscience d’un écart entre la réalité du monde et nos souhaits. C’est cet écart qui nous pousse à entreprendre des « projets » pour améliorer notre condition d’humain. La fourmi peut avoir une organisation sociale admirable dans une fourmilière, mais elle n’a pas de projet, si non des facultés d’adaptation (Darwin). L’homme lui a une conscience, des projets, et ces projets le poussent à imaginer, puis à suivre, des voies nouvelles : l’amélioration de son cadre de vie, le progrès, sont à ce prix. Mais qui dit voies nouvelles, dit risques inhérents. L’homme généralement réduit autant que possible ces risques en anticipant les accidents possibles et en prévoyant des parades. Mais il n’a jamais de certitude d’avoir tout anticipé, c’est le risque résiduel. Au final, ces trois choses sont liées dans l’activité de l’homme : le projet, le sens et le risque. Sans risque, pas de projet et pas de sens à sa vie.

2.2 Se poser la bonne question sur une technologie à risques.

La question habituelle qui fait débat est : cette technologie est-elle bonne ou mauvaise, voire représente-t-elle le Bien ou le Mal ? C’est une mauvaise question parce qu’une technologie n’est qu’un outil mis à disposition de l’humanité par le développement scientifique. Un outil n’est pas fondamentalement bon ou mauvais. C’est son usage par l’Homme qui peut être est bon ou mauvais. La bonne question, politique ou sociale, que doit alors se poser la Société à propos de toute technologie est celle définir un « bon usage ». En particulier définir des normes de sécurité et de protection de l’environnement adéquates pour parer aux risques et aux impacts. Le bon usage, les normes de sécurité et environnementales, doivent être élaborées par les spécialistes compétents, mais aussi être acceptées démocratiquement. En somme, ce qui compte ce n’est pas de dire oui ou non à une technologie à risques, mais de dire « oui, si », et tout est dans le « si », à savoir dans les règles adéquates de sécurité et de protection de l’environnement à définir, à appliquer et accepter par la Société.

2.3 Bilans écologiques.

L’écologie offre un bon outil pour mieux prendre en compte les impacts écologiques réels de nos choix et les minimiser. Deux types d’analyses se sont affrontés dans l’histoire des analyses comparatives des kWh provenant de diverses sources d’énergie : les bilans écologiques et les labels écologiques. Les bilans écologiques sont basés sur une analyse scientifique et chiffrée de tous les impacts liés à la production d’un kWh, en amont, comme en aval de la centrale de production. Les labels écologiques sont basés sur des « évaluations » faites par des ONG qui décernent leur label. Le classement par les « bilans » donne en tête le kWh issu de la grande hydraulique, suivi presque ex aequo par le kWh nucléaire. Ensuite viennent les kWh des autres renouvelables, puis à bonne distance les kWh des énergies fossiles (https://clubenergie2051.ch/2014/10/27/bilan-ecologique-de-diverses-sources-denergie-2/ ) . Le classement par les « labels » désigne en tête le kWh hydraulique, mais de la mini-hydraulique ( https://www.naturemade.ch/fr/label-de-qualite.html ) ensuite viennent les divers kWh du soleil est du vent. Les kWh fossiles et nucléaires sont loin derrière, voire pas classés. Les deux classements sont juste inversés. Cherchez l’erreur.

Une histoire du même type s’est déroulée au début de la controverse nucléaire. Les analyses de coûts du kWh montraient régulièrement un avantage pour le nucléaire. Avec raison, des associations écologiques ont fait valoir qu’il fallait inclure dans ces coûts non seulement les coûts directs, mais aussi les coûts dits externes, en particulier les coûts environnementaux, en amont comme en aval de la centrale de production. L’UE a alors mis en route un programme destiné à analyser et intégrer ces fameux coûts externes. Ce programme s’appelait ExterneE ( https://op.europa.eu/en/publication-detail/-/publication/8bf62940-c92f-11e6-ad7c-01aa75ed71a1/language-en ). Les résultats ont montré que l’avantage du nucléaire se renforçait en incluant les coûts externes. Les associations écologiques n’ont alors plus parlé des coûts externes, ni de l’étude ExternE.

2.4 Fanatisme et contre-fanatisme.

Il y a du fanatisme dans le débat nucléaire que nous connaissons. Il résulte de ce qui vient d’être évoqué, à savoir poser, ou pas, la bonne question. Il y a deux positions extrêmes qui sont fanatiques toutes les deux : refuser le nucléaire à tout prix ou le promouvoir à tout prix.

Il y a dans l’opposition au nucléaire, tant de la part des militants anti-nucléaire que de l’écologie politique, une forme de fanatisme. Le fanatisme est dans le côté aveugle de l’opposition à la technologie nucléaire. J’ai toute compréhension pour le citoyen profane à qui les accidents de Tchenobyl et de Fukushima, ou les déchets nucléaires, font peur. On peut comprendre cette peur et l’envie d’interdire. Mais la manière non fanatique de combattre le nucléaire consisterait à dire « nous avons regardé de près la sécurité des réacteurs et de la gestion des déchets, nous avons trouvé des faiblesses qu’il faudrait corriger, Voilà les faiblesses, voilà les arguments… ». Or cela intéresserait beaucoup les professionnels, en particulier les spécialistes de sécurité. Pour une bonne raison : la sécurité consiste principalement à anticiper tous les dysfonctionnements possibles pouvant conduire à des dégâts, et prévoir des parades efficaces. L’angoisse du spécialiste est qu’il n’a pas la certitude d’avoir pensé à tous les dysfonctionnements possibles. Des personnes critiques, qui seraient moins le nez dans le guidon, pourraient peut-être mieux imaginer les éventuels dysfonctionnements « oubliés ». Mais l’argument des opposants militants se limite en substance à dire « …il ne sert à rien d’analyser le nucléaire. Il est tellement mauvais qu’il faut juste l’interdire… ».

.Avec ce type de raisonnement les Hommes auraient dû, à la préhistoire déjà, interdire le feu, et donc tous les développements de la civilisation qui ont suivi, c’est tellement dangereux le feu, il y a tellement de victimes. Voir : https://clubenergie2051.ch/2016/10/24/nucleaire-une-utilisation-intelligente-vaut-mieux-quune-interdiction-aveugle/ ).

2.5 Paradoxe du fanatisme.

Cette position fanatique du militantisme anti-nucléaire devrait faciliter l’argumentation, et la compréhension, pour les partisans du nucléaire. Paradoxe, ce n’est pas ce qui se passe, voire le contraire. La cause est qu’en défendant le nucléaire, ses partisans sont perçus comme tenant d’une position du type « oui, à tout prix », donc des fanatiques aussi. Un ancien responsable de communication d’EDF, Louis Timbal-Duclos, l’avait dit il y a déjà très longtemps, à sa manière : « Le jour où nous avons dit que le nucléaire était une nécessité absolue, le mal était fait… ». L’opinion n’aime pas le fanatisme, aucun fanatisme.

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