(Partie III) Nucléaire et opinion : la compréhension s’améliore, il y a encore des difficultés.

Jean-François Dupont · 2026-10-17

(Partie III) Nucléaire et opinion : la compréhension s’améliore, il y a encore des difficultés.

3. La nécessité d’analyses rationnelles et chiffrées pour dépasser les convictions émotionnelles, idéologiques ou morales.

Au final, sur toutes les questions que soulève l’énergie nucléaire, l’opinion et les convictions personnelles ne suffisent pas. Il faut des analyses chiffrées pour évaluer tout ce qui vient d’être évoqué :

(I) Les risques, (II) les impacts sur l’environnement (III) et tout particulièrement les coûts et la faisabilité du remplacement du nucléaire et du fossiles par que des énergies renouvelables, donc de la « transition énergétique »

À l’EPFL, le Prof. André Gardel avait été un des premiers à faire des travaux sur la dernière question ci-dessus. Il avait participé après le 1er choc pétrolier de 1973 aux travaux de la Commission fédérale pour une conception globale de l’énergie (CGE, présidée par Michael Kohn). Cette commission avait recommandé d’aller à (long) terme vers un approvisionnement énergétique sans fossile. André Gardel avait créé le Laboratoire des systèmes énergétiques (LASEN) de l’EPFL et publié en 1979 un ouvrage de référence intitulé « Energie : économie et prospective ».

Voir : https://clubenergie2051.ch/2020/07/26/quelques-documents-marquants-a-lorigine-de-la-politique-energetique-suisse/

Gardel a développé et approfondi les scénarios de la CGE. Il a élaboré des scénarios d’ingénieur, soit des scénarios réalisables. Il confirme la nécessité de développements qui font que les étapes seront encor longues et nécessaires. Sur le nucléaire il constate que sans lui, on ne peut réduire la part du pétrole, et les émissions de CO2. Il estime que les citoyens sont victimes de désinformation, il vaut mieux bien sécuriser le nucléaire, ce qui est faisable, que l’interdire. L’interdiction est plus dangereuse qu’une utilisation prudente avec des normes de sécurité exigeantes.

Aujourd’hui, au seuil de 2024, de nombreuses études ont été publiées par divers auteurs et institutions très compétentes (EPFL, EPFZ, PSI, associations diverses de spécialistes) à la suite du Prof. André Gardel. L’objectif principal : élaborer et chiffrer des scénarios réalisables pour se passer du fossile et du nucléaire. Nous avons dans plusieurs articles précédents inventoriés ces analyses de faisabilité des scénarios de transition énergétique. Un des derniers : https://clubenergie2051.ch/2023/01/30/electricite-le-point-sur-une-situation-difficile/

Toutes ces études montrent que, aujourd’hui encore :

1) le nucléaire a permis de décarboner l’électricité,

2) on n’arrive pas à remplacer TOUT le nucléaire et TOUT le fossile par QUE des renouvelables. La difficulté principale est d’abord que le nucléaire a une grande densité d’énergie (1g d’Uranium c’est autant d’énergie qu’une tonne de pétrole), qu’il est difficile de faire autant de kWh avec une énergie très diluée comme le soleil et le vent. Mais il y a une difficulté qui s’ajoute : la production est irrégulière à cause des variations de soleil et de vent: c’est la fameuse intermittence. Il faut donc stocker les kwh excédentaires dans les moments d’abondance pour les redistribuer dans les périodes creuses. On a envisagé le pompage-turbinage hydraulique, par exemple avec le nouvel aménagement de Nant de Dranse, dans le complexe d’Émosson. Le TJ de la RTS a présenté lors de son inauguration cet ouvrage comme la solution. Oui mais il faudrait un bassin de l’ordre de 10 fois celui de Grande Dixence pour stocker les kWh nécessaires. Or Nant de Dranse ne fait que 1/10 du volume de Grande Dixence. Donc ce n’est que 1% de la solution… On a aussi envisagé les batteries Tesla au Lithium. Les besoins en Lithium seraient tels que la production mondiale ne suffirait pas pour la seule Suisse.

3) Supprimer le nucléaire augmente les émissions de CO2.

L’obstacle le plus difficile aujourd’hui à surmonter et de faire admettre ces réalités par la politique fédérale et les médias.

Dans ce contexte l’évènement qui donne le plus à réfléchir est le suivant :

l’Institut Paul Scherrer (PSI) a publié, en 2017, une étude très élaborée sur les coûts totaux, le potentiel et les impacts environnementaux de tous les principaux moyens de générer de l’électricité

Cette étude est sur: https://www.psi.ch/sites/default/files/import/lea/HomeEN/Final-Report-BFE-Project.pdf
(avec résumés F et D)

Une révision a été publiée en 2019:
https://www.psi.ch/sites/default/files/2019-10/CH%202050%20Update.pdf

Ces deux études démentent clairement l’argumentation idéologique des militants de la « transition écologique ». En particulier : le coût total et l’impact écologique du nucléaire sont les deux plus favorables que ceux des renouvelables. Et surtout la transition énergétique n’est pas faisable.

Le plus incroyable : la Confédération (DETEC) a donné la consigne au PSI de ne pas ébruiter l’étude de 2017, qui paraissait avant la votation sur la Stratégie Énergétique 2050, stratégie qui proposait de ne miser que sur les renouvelables, et d’interdire le nucléaire.
Or le PSI est un pôle de compétence multi-énergie de la Confédération, payé par les citoyens suisses. La Confédération prive donc elle-même ses propres citoyens des analyses compétentes de ses propres services.

Le PSI est aussi un institut annexe des deux EPF. On n’a pas entendu les EPF sur cette consigne de silence. Pourtant leur devoir eut été :
— soit de dénoncer une éventuelle « mauvaise science » pratiquée par le PSI, en donnant des arguments fondés                                       – soit de dénoncer un acte de censure scientifique irresponsable de la part de la Confédération.

C’est un vrai scandale politique et scientifique.
Évidemment les faits de base sont peu connus, cela justifierait une enquête parlementaire.

À ces difficultés politiques, s’ajoutent deux éléments aggravant qui font encore obstacle à une meilleure prise en compte des réalités techniques dans les débats politiques et dans l’opinion publique :

1) un certain silence de la branche électrique, qui connaît bien (ou devrait bien connaître) la réalité du terrain. Or il y a des déclarations inexactes de certains responsables. Ainsi ce CEO d’une société de distribution romande qui estime (en allégeance à une certaine politique ?) qu’il suffit de réduire les obstacles administratifs à l’éolien et au solaire pour que les énergies renouvelables fournissent tout ce dont le pays a besoin. Cela est démenti de manière impressionnante par le cas de l’Allemagne. Elle a été la première a décider une « transition énergétique ». Elle a dès le début mis dans sa législation non seulement des mécanismes d’encouragements (subventions), mais aussi une interdiction de faire opposition à des installations solaires ou éoliennes au motif que ces énergies étant admises bonne pour l’environnement, on ne saurait y faire opposition. Or c’est une croyance non seulement démentie par les calculs sérieux, mais par la situation catastrophique de l’Allemagne précisément : certes cela a boosté les installations solaires et éoliennes, mais le résultat est un manque d’électricité, une forte hausse du prix, de fortes émissions de CO2 (charbon) et … une récession économique.

2) les disputes entre experts. Il peut y avoir des divergences entre scientifiques, mais on peut y mettre de l’ordre en faisant deux inventaires : celui des faits confirmés et celui des incertitudes encore en suspens. Ce serait la tâche de nos universités, hautes écoles et académies de faire les clarifications nécessaires. Cette situation est très dommageable pour la démocratie : les citoyens et les élus sont simplement « largués » en face d’experts qui disent les un noir les autres blanc. Voir : https://clubenergie2051.ch/2019/03/10/le-catastrophisme-a-la-mode/ et https://clubenergie2051.ch/2022/08/21/penurie-delectricite-3e-partie-science-ou-militantisme/

On connaissait des universitaires en sciences politiques qui confondaient science et militantisme au profit de préférences politiques. Maintenant, c’est aussi chez les ingénieurs qu’on trouve des disputes entre ceux qui font de la science et ceux qui font du militantisme politique.

3) l’attitude des médias. Ils devraient au moins tendre les micros à toutes les opinions et à tous les experts. Ils devraient ainsi jouer un rôle de relai entre les diverses sources d’information et d’analyses d’un côté et les destinataires de ces informations d’autre part. Ils ne le font pas souvent : ils jouent plutôt un rôle de filtre sélectif en fonction de leurs préférences personnelles. Exemple éclairant : vous souvenez vous la dernière fois que vous avez vu dans les médias un professionnel du nucléaire expliquer son métier avec un nom et un visage ? Or la confiance joue un rôle clef dans ce débat. Et s’il y a confiance ce n’est pas dans la technique en soi qu’elle peut exister, mais en celles et ceux qui doivent maîtriser cette technique. Comment établir cette confiance si ses responsables sont sans voix et sans visages ?

4. Le mot de la fin à Peter Brabeck.

L’ancien PDG de Nestlé et actuel président du Forum GESDA (Geneva Science and Diplomacy Anticipator https://gesda.global/ ) a donné récemment dans le Temps du 29 déc. dernier une interview dans laquelle il fait ce constat désabusé sur une dérive de notre époque :

« Aujourd’hui, comme il n’y a pas une vérité, on se met à croire. Les gens ne veulent plus savoir, ils veulent croire. C’est le grand problème. Et si le système est trop complexe, vous essayez de simplifier. Plus vous simplifiez, plus vous êtes compréhensibles pour les gens. Et on trouve en cela la base du populisme, sa force même : la simplification à l’extrême. »

https://clubenergie2051.ch/wp-content/uploads/2024/02/nous-avons-perdu-le-controle-p-brabeck-interview-le-temps_29-12-2023_1.pdf      https://clubenergie2051.ch/wp-content/uploads/2024/02/nous-avons-perdu-le-controle-p-brabeck-interview-le-temps_29-12-2023_2.pdf

JFD / 1-02-2024